Créatif: Mieux utiliser votre temps

Aux premiers jours de Google Street View, je m’émerveillais de pouvoir me promener sur la Cinquième Avenue depuis mon bureau Parisien. Que le monde a progressé maintenant qu’on peut le visiter sans bouger de sa chaise. Puis est arrivé le Covid et le télétravail, et on a pu en faire encore plus en bougeant encore moins. Puis sont arrivés les marchands en ligne qui permettent de faire ses courses en Chine depuis le confort de son canapé, et ça a fait une raison de moins de sortir de chez soi .

Nous sommes tous devenus des nomades virtuels…

Vingt ans plus tard, et les réseaux sociaux sont remplis de gens qui voyagent sans bouger. Nous sommes tous devenus des nomades virtuels. Nous nous informons en ligne avec des headlines putaclic et quelques photos censées remplacer le fait de se déplacer et de chercher soi-même des informations. Nous faisons tout sans faire le moindre effort.

Et cette absence d’effort, cette volonté d’aller de plus en plus vite, et de ne pas perdre trop de temps à réfléchir, comme si penser vite était une qualité, a un coût. Nous ne vivons plus rien en direct, tout est une perfusion rapide filtrée par d’autres.

Quand vous allez acheter n’importe quoi, on vous propose l’arrondi à la machine CB pour donner de l’argent à une association, souvent résumée à son simple nom mais dont vous ne savez rien en réalité. Par défaut et avec le regard culpabilisant du caissier qui a comme instruction de vous signifier que vous pouvez faire un don. Les mêmes machines qui vous proposent désormais par défaut de laisser 2 ou 5 € de pourboire au serveur, qui lui n’a pas besoin qu ‘on le briefe pour vous répéter que vous pouvez laisser un pourboire et regarder par dessus votre épaule avec un air désapprobateur. L’application pour payer le stationnement me propose systématiquement une assurance stationnement dont je n’ai pas besoin, avec un gros bouton “oui je veux être couvert” et un petit “non je préfère me faire voler et ne pas pouvoir être remboursé”. Et on se retrouve à signer des chèques en blanc à des associations dont on ne sait rien du tout, à donner 10 fois plus de pourboire que ce qu’on aurait donné normalement, ou à signer des contrats sans les lire et dont on ne sait pas vraiment ce qu’ils couvrent (probablement pas grand chose), par défaut.

 
« A desk is a dangerous place from which to view the world »
— John Le Carré
 


Les infos, c’est la même chose: on est bombardé de gros titres et d’images hors contexte, de sources pas forcément vérifiables, qu’on lit en diagonale et dont on ne vérifie plus la véracité. Bien aidés par les réseaux sociaux qui vous montrent essentiellement les thèmes sur lesquels vous allez réagir, de préférence négativement. Et on privilégie le fast-food vite avalé et vite digéré, sans prendre la peine de vérifier le contenu qu’on vient d’ingurgiter ou sa provenance.

Et ça a beaucoup de conséquences sur le monde actuel: nous vivons maintenant dans un monde post-vérité. On peut se contenter de balancer des “informations”, de préférence en criant bien fort avec un air outré et en répétant à l’envi, et avoir la certitude que des gens vont suivre. Pas besoin de données, de chiffres, de faits avérés, et pire, on peut même aller CONTRE les faits et s’en sortir tout de même au nom de la théorie du complot, du moment qu’on parvient à atteindre une masse critique de convaincus qui relaient le message en masse.

nous vivons maintenant dans un monde post-vérité.

Des terroristes sadiques deviennent des résistants, la guerre la moins meurtrière de toutes celles qui ont cours à l’heure actuelle (et où les terroristes sont comptabilisés comme des victimes) est qualifiée de génocide à toutes les sauces, le moindre vote qui ne plait pas aux uns ou aux autres devient un déni de démocratie quand bien même il exprime une majorité claire, et des hommes empêchent violemment des femmes de manifester, lors de la journée de la femme(!), au nom du féminisme(re-!). Et je ne vous donne que les exemples où je me sens concerné, mais chaque minorité pourrait en sortir autant pour son propre compte. Compte que je ne vois pas, car les réseaux ne montrent que des choses qui concernent celui qui les utilise et le font enrager.

La post-vérité se nourrit des réseaux sociaux: ce sont les théories du complot dont pouvaient débattre de petits groupes avant, mais au lieu d’être un petit groupe à la portée limitée, ils ont désormais une caisse de résonance disproportionnées. Avant, ils étaient isolés et relativement inoffensifs, mais une fois regroupés, même si beaucoup moins nombreux qu’il n’y parait, ils deviennent hargneux. Ils imposent leur loi par le volume, parce que c’est un jeu de volume, ou être en infériorité numérique est un vrai handicap, surtout face à des gens qui font ça à plein temps. On peut, au mieux, avoir une influence sur très peu de monde à la fois, et encore plus difficilement bouger l’algorithme sans avoir de volume de publication. Donc c’est un jeu où on est toujours perdant: on est peu vu, et/ou on y perd tout son temps. Mais s’il n’y a rien à faire du coté du volume, il reste la route de la qualité.

La première étape, c’est de ne plus laisser les réseaux sociaux nous montrer ce qu’ils veulent. Dans mon cas, je suis encore dépendant d’eux pour mon travail, donc la solution que j’ai trouvé est de ne plus m’en servir via les apps ou sites officiels: je planifie mes posts sur Instagram depuis Meta Business Suite et je ne mets plus les pieds sur l’app ou leur site. Je n’ai de toute façon pas vraiment besoin d’y aller, sauf ponctuellement pour voir le travail d’invités de podcast potentiels. Sur mon téléphone, toutes les applications sont effacées et du coup, plus de mindless scrolling sans même me rendre compte de ce que je fais.

A terme, j’aimerais me passer totalement de Meta et de X, je pense qu’ils font beaucoup de mal au monde en général. J’ai envisagé d’autres réseaux sociaux de remplacement qui se disent plus vertueux, mais c’est probablement reculer pour mieux sauter car il n’y a aucune garantie sur leur usage à l’avenir.

Je crois avoir trouvé la solution à mes soucis en ne me servant plus, à terme, que d’un réseau que je n’ai pas vraiment le choix d’utiliser vu que c’est le moyen le plus simple d’héberger des vidéos à moindre coût, à savoir Youtube, qui permet de partager aussi des posts, images et stories dans son feed. A bien y réfléchir, c’est la seule fonctionnalité qui m’intéresse dans les réseaux sociaux. C’est aussi le dernier à proposer un feed chronologique facilement accessible par défaut, qui est le principal reproche que je peux faire aux autres. Pour continuer à discuter avec le monde, j’ai un serveur Discord qui est un bon compromis, et je vais mettre en place une newsletter et un flux RSS sur mon site, où je vais poster plus souvent et sur des sujets plus variés.

Tout ce temps gagné à ne pas être perdu sur les réseaux ouvre deux possibilités: lire des livres et des articles de fond sur les sujets sur lesquels les réseaux sociaux encourageaient jusque là une lecture superficielle et enragée, et produire du travail de qualité pour s’exprimer autrement que par invectives sous le coup de l’agacement. Travail pouvant prendre la forme de vidéos, de podcasts, de billets de blog, d’essais photographiques, voire de livres si ça se justifie.

On combat la post-vérité en produisant de l’intelligent, de l’argumenté, du factuel, du vérifié et du sensé, et en le partageant inlassablement avec force explications. Mais, avant tout, en se parlant et en s’écoutant.

On ne combat pas la post-vérité par des réponses courtes, parce que les militants qui produisent de l’outrancier en masse s’en foutent et sont globalement perdus à tout raisonnement logique qui sort de leur vision étriquée du monde. On combat la post-vérité en produisant de l’intelligent, de l’argumenté, du factuel, du vérifié et du sensé, et en le partageant inlassablement avec force explications. Mais, avant tout, en se parlant et en s’écoutant. Pour que la majorité silencieuse, qui globalement s’en fout et va acquiescer plus facilement à ceux qui crient fort et sont agressifs pour qu’ils leur foutent la paix, comprenne en quoi ça la concerne et s’y implique d’elle-même.

On ne peut pas argumenter avec des militants, et on ne peut pas les faire taire seuls: c’est la majorité silencieuse, quand elle s’exprime, qui les fait taire. Il suffit de lui montrer qu’elle est aussi concernée et comment elle va être impactée si elle laisse faire.

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